Place du psychologue dans un service de geriatrie

Place du psychologue dans un service de geriatriePlace du psychologue dans un service de geriatrie

 

La compréhension du sujet âgé s’articule autour de la notion de perte : perte de rôle, perte du domicile, deuil d’un certain nombre de

capacités fonctionnelles.
La personne âgée réagit à ce malaise, mais aussi l’entourage, familial et institutionnel, avec ce qu’ils sont, leur histoire et leur vécu actuel.
Le psychologue est donc confronté à un réseau relationnel complexe, où il va devoir intervenir en médiateur, avec un rôle d’explication et d’assistance.

L’Accompagnement du patient.

« La personne âgée souffre parce qu’elle bute sur une limite à vivre »

Isolement sensoriel, handicap moteur, douleur … créent les conditions physiques du mal-être ; parfois des problèmes comme l’insuffisance respiratoire, particulièrement anxiogène.
Psychologiquement, l’isolement, la dépendance pour tout ou partie des actes de la vie quotidienne, la perte de dignité que cela représente, contribuent au malaise affectif ; les habitudes sécurisantes, l’espace propre avec ses objets familiers sont perdus.

Tout cela détermine une souffrance, d’autant plus que le sujet âgé a des capacités d’adaptation moindres ; il est donc livré sans grandes défenses à son angoisse, dans cette étape de sa vie dont il a plus ou moins clairement conscience qu’elle le conduit à la mort.

Cette souffrance va souvent s’exprimer par des plaintes, des troubles du caractère ou du comportement; quelquefois même le déficit cognitif et les conduites régressives seront à comprendre comme une expression autodestructrice du malaise affectif : il faudra écouter, décoder, accueillir ces formes d’expression, et susciter un cheminement personnel d’acceptation.

La personne âgée manifeste généralement une grande avidité de présence et de parole, même si le premier contact est parfois un peu difficile, car elle est peu habituée à l’approche psychologique ; il faut lui donner le temps de percevoir l’interlocuteur, et pour cela il est quelquefois utile de laisser filtrer la personne au delà de la fonction, au mépris des règles savantes du psychanalyste. Apprivoiser par la proximité physique, éventuellement le toucher, joindre le geste à la parole en quelque sorte.

Le contact avec les patients âgés est facilité par l’aptitude et l’intérêt qu’ils manifestent pour la mémoire des faits anciens. Le « travail sur cette mémoire de vie » permet au psychologue de repérer dans l’histoire personnelle un support de revalorisation qui résiste au déclin, une possibilité de réinvestir d’autres contenus d’existence, de mobiliser encore une « envie de vivre ».

Le psychologue aura à déterminer quel chemin le sujet a parcouru dans sa réflexion sur sa propre finitude, pour élaborer avec lui un projet de vie qui lui convienne.
Ses compétences sont parfois utilisées pour préparer un retour à domicile autant redouté qu’espéré ; ou l’annonce d’une décision de placement, quand le retour à domicile paraît hasardeux ou impossible, en sachant qu’elle n’aura de chance d’aboutir que si elle reflète un certain consensus du groupe familial et de l’équipe soignante ; ou bien encore pour faire part d’une mauvaise nouvelle, comme le décès du conjoint ou d’un proche, que la famille a cachée pendant l’hospitalisation, et à propos de laquelle elle a accumulé tellement de mensonges.., qu’elle ne sait plus comment en sortir .

L’assistance à la famille.

La famille est un « tout », un groupe solidaire. Elle intervient avec son histoire, la qualité des relations antérieures, le mode de répartition du pouvoir, sa pathologie aussi, avec l’existence possible d’un membre à

problème, de relations fusionnelles mère-fille, mère-fils, père-fille…
Elle a joué un rôle dans la structuration des individus et la transmission de génération en génération de schèmes de comportement plus ou moins adaptés, comme l’incapacité à élaborer les deuils par exemple ; tout cela aura sa part dans les éventuelles décompensations de nos patients et de leur entourage.

Les conditions de vie ont évolué : le rythme de vie, le travail des femmes, la mobilité géographique, la monoparentalité et les séparations ont fragilisé l’institution familiale. Les enfants des personnes âgées ont souvent une aide à apporter à leurs propres enfants (aide matérielle ou garde de jeunes enfants) : en plus des soucis financiers, ils vivent une restriction de leur temps libre qui nuit à leur équilibre.

Les soignants négligent trop souvent cette souffrance. L’incapacité à assumer toutes ces charges provoque un sentiment d’échec et une culpabilité dont ils doivent être soulagés : il faut leur démontrer la légitimité du recours au réseau de soutien social existant, hospitalisation de jour et prestations diverses…

La famille de la personne âgée est également mise à mal par le processus du vieillissement lui-même.

Elle doit faire le deuil d’une certaine image de l’aîné, avant d’en faire le deuil tout court.
Elle est plus encore que les soignants soumise à ses tentatives de manipulation et de chantage.

Elle doit s’adapter à l’évolution de ses capacités cognitives, la variabilité de son humeur, l’imprévisibilité de ses comportements, qui en font quelqu’un de différent de la personne qu’elle a aimée et qu’elle lutte pour ne pas rejeter .
On a décrit la conséquence sur les filles de la dégradation de leur mère, dans l’élaboration de leur identité de femmes vieillissantes ; on a décrit aussi ce curieux sentiment d’être à son tour propulsé par le décès d’un aîné au sommet de la pyramide des âges, le plus exposé.

La famille doit être informée sur le pronostic, l’évolution et les échéances ; les autres intervenants sont trop souvent préoccupés par les problèmes strictement

médicaux ou sociaux pour accorder à cette démarche le temps qu’il faut aux proches pour venir à bout de leur déni de la réalité.
La famille doit être accompagnée dans l’acceptation de l’installation définitive des déficits, de la décision difficile du placement, de la fin de vie qui s’éternise avec son cortège de désirs de mort pour que le cauchemar finisse (ils ne savent pas que c’est humain, « normal » au sens où tout le monde y passe… et que ça ne fait même pas mourir l’aïeul !) ; dans l’acceptation du décès, enfin.

Le répertoire des formes d’aide à prodiguer aux familles serait incomplet sans un cas de figure plus fréquent qu’on ne croit : leur apprendre à remettre à leur place, affectueusement mais fermement, des parents immatures et tyranniques, pour ne pas se faire dévorer, gâcher sa vie de couple et de famille, et le peu de bon temps que la vie leur réserve encore… car les décès ne se font pas forcément par ordre chronologique..

Le soutien au personnel soignant.

Le personnel soignant est confronté à la fois aux difficultés de la prise en charge des personnes âgées et à ses répercussions sur la structure

familiale.
Ces difficultés peuvent aboutir à des situations de rejet de certains patients ou de certaines familles, voire des deux, pour lesquelles la médiation du psychologue peut être utile.
Les caractéristiques du comportement habituel des personnes âgées font que leur prise en charge n’est pas toujours facile :

– Les frustrations du vieillissement s’expriment rarement directement, mais plutôt par des troubles du caractère ou des plaintes incessantes ;

– Souvent les doléances ne sont pas adressées au bon destinataire, avec une tendance à la manipulation ;

– Les personnes âgées présentent une pathologie variable, où domine suivant les moments l’aspect dépressif, régressif, la confusion ou les comportements déficitaires… ce qui nécessite de réajuster en permanence sa distance et sa réponse ;

– L’assistance qu’elles nécessitent ne rencontre pas toujours leur adhésion. S’il est facile intellectuellement de mettre en relation les réactions d’opposition avec un problème de survie, ces réactions heurtent et usent.

– Leur accompagnement croise souvent la mort : il y a là une frustration, toujours plus ou moins teintée de culpabilité, par rapport à l’idée qu’on se fait du soin ; de plus, la personne âgée nous confronte personnellement à la vieillesse, à la disparition d’êtres chers, à notre propre avenir .

– Enfin la position de soignant face à un sujet âgé peut être assimilée à une position parentale, à la fois dans le rôle maternant et celui d’autorité. Il peut donc y avoir réactivation de vieux contentieux vis-à-vis des parents (comme les problèmes alimentaires de la petite enfance, à l’occasion du nourrissage).

L’agressivité inconsciente qui résulte de toutes ces tensions peut prendre le masque de la plaisanterie ou du dévouement extrême, mais elle culpabilise et perturbe.

Le schéma se complique lorsque les systèmes de défense des uns entrent en résonance avec ceux des autres : le meilleur antidote de la culpabilité étant le besoin de réparation, on voit apparaître dans certains cas une rivalité entre les soignants et la famille, compétition dommageable à tous, surtout au sujet âgé. Soignants et familles doivent négocier les limites de leur implication et étayer mutuellement leur action, sur le constat d’une certaine similitude de ce qu’ils éprouvent.

Ces difficultés peuvent aussi provoquer au niveau de l’institution un fonctionnement défensif groupal de type persécutoire, et l’on entend alors : « c’est la famille qui…, ce sont les médecins qui…». Les médecins aussi, à qui l’on reproche d’éviter certaines chambres, ce qu’on voudrait bien faire et qu’on ne peut pas se permettre !

Il est bon alors que quelqu’un d’extérieur au groupe des protagonistes dédramatise des griefs qui ne sont bien souvent que des prétextes à exprimer un mal-être. Des moments d’échange et de réflexion avec le personnel, avec un souci permanent de neutralité, sont nécessaires pour que soit décrypté ce qui se dit et se passe ou ne se passe pas, ce qui se joue vraiment, et que les intérêts soient recentrés sur l’objectif professionnel, avec une valorisation suffisante des différents intervenants.

Voilà ce que l’on peut être en droit d’attendre d’un psychologue dans un service de gérontologie ; on voit qu’il s’agit d’un rôle vaste, essentiellement « qualitatif » :

informer, entendre, mettre en mots et faire circuler cette parole pour que les non-dits des uns ne viennent pas s’imbriquer à ceux des autres pour aboutir à une situation d’incommunicabilité …et de souffrance inutile !

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