Soins de bouche aux personnes âgées

Soins de bouche aux personnes âgéesSoins de bouche aux personnes âgées

La cavité buccale revêt une importance particulière dans le développement psychoaffectif. Carrefour de vie qui aspire et rejette l’air, la nourriture, première zone érogène d’exploration et de découverte du monde, elle est aussi un refuge dans les moments de mal-être et de stress, doigts sucés, stylos mâchonnés, bouffées de tabac ou gorgées d’alcool. Que quelque chose nous menace et l’oralité bat son plein !

D’autres intervenants évoqueront mieux que moi, au cours de ces journées, la nécessité de préserver chez le patient âgé l’hygiène de la bouche, organe qui participe de l’image de soi et du lien social, en maintenant l’efficacité de la communication. Je voudrais seulement vous livrer une réflexion, née d’un constat et d’un questionnement :
– constat d’une certaine réticence à effectuer ces soins, quelquefois même une répugnance non dissimulée
– questionnement sur ce qui motiverait cette réticence, ou la justifierait.

Les raisons le plus souvent invoquées par les soignants sont de deux ordres :

• un ordre « matériel », le manque de temps, classiquement allégué, et les difficultés techniques du geste lui-même : du fait de l’absence de visibilité en particulier, et d’une mauvaise coopération de patients qui n’ouvrent pas la bouche, peuvent mordre éventuellement ; et des facteurs plus intimes, plus personnels, d’ordre affectif :

  • le dégoût, lié au délabrement de ces bouches, à la nécessaire proximité lors du soin, l’aspect répugnant de dentiers non nettoyés, la présence de sécrétions, d’odeurs, du réflexe nauséeux, d’éventuelles mycoses…
  • mais aussi le caractère perçu comme relativement « violent » du soin : objet de désagrément, de non compréhension de la part de sujets confus ou intellectuellement diminués, avec comme corrélat chez le soignant la peur de faire mal à ces patients plaintifs, saignant facilement, dans un contexte de corps à corps confinant parfois à la « bagarre ».

    Toutes ces raisons peuvent à elles seules sembler suffisantes.

Mais elles ne me semblent pas répondre à un certain nombre d’objections qu’il va donc falloir essayer de lever autrement :

  • –  1° objection : nombreux sont ceux qui en attestent : les réactions de dégoût semblent moindres pour les toilettes intimes, les selles, peut-être banalisées par l’expérience maternelle – et de plus en plus paternelle.
  • –  2° objection : nous sommes régulièrement confrontés en médecine au caractère parfois agressif de certains actes de soins, injections, effractions ; bien à l’abri de nos techniques, nous ne pouvons ignorer la position de savoir et de pouvoir qu’elles nous confèrent, et qu’illustre notre situation « dominante » par rapport au patient alité ou étendu sur un fauteuil ; il y a une part de sadisme dans toute vocation médicale ou paramédicale, ne serait-ce que dans la certitude qui nous habite que le malade, le mourant, c’est l’autre. Et ce ne sont certainement pas des odontologues qui pourront me contredire : car combien de fois n’avons- nous pas entendu cette phrase : « sur un fauteuil de dentiste, on me ferait avouer n’importe quoi ! »
  • –  3° objection : nous sommes également accoutumés en gériatrie à cette préfiguration de notre possible devenir que sont ces images de fin de vie : décrépitude du corps, déchéance de l’esprit, dépendance, tout aussi dérangeantes que ces bouches il est vrai délabrées, désertées de toute dimension érotique, que ces dents déchaussées et qui tombent, qui annoncent une mort dans les rêves, dit l’interprétation populaire ; souvent nos soignants le soulignent : « on n’aura pas forcément un cancer ou une rupture d’anévrysme, comme on en voit aussi dans les autres services ; mais dans le meilleur des cas –si l’on peut dire- on vieillira et on mourra comme eux » ; et notre pensée achoppe sur cette limite extrême où vient buter l’intelligence humaine : le temps qui nous anéantit.

    Alors pourquoi ? Pourquoi cette réticence ?
    Sans prétendre en donner une interprétation péremptoire, mais bien plutôt des propositions à vous soumettre, et des pistes de réflexion, je reprendrai l’explication d’une de nos soignantes, qui pointait fort justement la présence du regard au dessus de cette bouche, regard témoin du dégoût, regard qui ne comprend pas et qui interroge ; regard qui « personnalise » aussi l’organe objet de soin : « un derrière, dit une autre soignante, c’est anonyme, pas un visage ».

    Regard qui souligne du coup le caractère voyeur et intrusif du soin :

    « regard », au sens « plombier » du terme, sur cette cavité humide, « l’au-dedans » de l’autre où nous pourrions nous perdre corps et biens, comme dans le « vagin denté » du mythe, et sous le regard de l’autre, qui inscrit sans doute notre acte de soin dans son indécence.

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